PETER BAGGE / ZORA NEALE HURSTON: « Fire!! »

Zora Neale Hurston est une journaliste, anthropologue et romancière américaine du début du vingtième siècle dont j’ai découvert l’existence cet été, par le plus grand des hasards. Aussi étrange que cela puisse paraître, le chemin qui m’a mené à elle a pour improbable point de départ mon amour immodéré pour les aventures du misanthrope grunge Buddy Bradley, personnage culte de la BD culte « Hate », créée dans les années 1990 par Peter Bagge auquel je n’avais pas pensé depuis bien longtemps. Cet été, donc, en flânant dans une librairie à Poitiers, mon regard a été attiré par son trait inimitable, cartoonesque, tout en mouvement. Il s’agissait de la couverture de « Fire !! L’histoire de Zora Neale Hurston » paru en 2019 en français aux éditions Nada.

Zora Neale Hurston est le genre de figure dont il faut écrire la biographie tant sa vie est riche, sa personnalité hors du commun, son œuvre importante, et son vécu indissociable de son travail. Elle est née en 1891 en Alabama. L’abolition de l’esclavage n’est pas si lointaine et la ségrégation raciale s’impose partout. Mais elle grandit dans une ville comme il en existait quelques-unes à l’époque, fondée par d’anciens esclaves et constituées uniquement de noirs. Sa forte personnalité, sa persévérance et son intelligence la conduisent à prendre des cours du soir, puis à aller à l’Université où sa vivacité et son esprit d’indépendance provoquent l’admiration de tous. Dans les années 1920, elle participe à la « Renaissance de Harlem », un mouvement artistique et littéraire afro-américain au sein duquel elle co-fonde la revue « Fire !! ». Zora Neale Hurston a écrit de nombreux articles, pièces de théâtre et essais. Elle a sillonné les Etats-Unis pour enquêter sur le folklore et la culture afro-américaine. Elle s’est intéressée à Cudjoe Lewis, le dernier survivant des derniers esclaves arrivés d’Afrique, à la pratique du vaudou, ou encore à la musique caribéenne. Dans les années 1930, elle écrit son roman le plus célèbre, « Mais leurs yeux dardaient sur Dieu ». Zora Neale Hurston est aussi une personnalité controversée. Elle est accusée de plagiat mais aussi d’agression sexuelle dans les années 1950. Morte dans la solitude et tombée dans l’oubli, elle est redécouverte dans les années 1970. Elle est aujourd’hui une autrice très célèbre aux Etats-Unis, et son roman « Mais leurs yeux dardaient sur Dieu » est considéré comme un classique incontournable de la littérature américaine.

Pour le lecteur français qui découvre le personnage, la biographie que propose Peter Bagge, bien qu’un peu succincte est très bien documentée. La partie dessinée est suivie d’un dossier appelé « Qui est qui et qui fait quoi », dans lequel Peter Bagge commente chaque planche en apportant des éléments de contexte bienvenus, agrémentés de nombreuses photographies. La qualité des dialogues et le dynamisme caractéristique du dessin, qui rendent le tout si vivant, font de « Fire !! » une lecture assez enthousiasmante. Finalement, la plus grande réussite de cette biographie dessinée est d’attiser notre curiosité, de nous donner envie d’en savoir plus sur cette femme hors-normes, et surtout de découvrir ses livres.

Peter Bagge, Fire!! L’histoire de Zora Neale Hurston, nada éditions, 2019

Je crois que je ne peux pas parler de « Mais leurs yeux dardaient sur Dieu », que Zora Neale hurston publie en 1937, sans, d’abord, évoquer Sika Fakambi qui a traduit le roman en français pour les éditions Zulma. Je n’ai pas lu la version originale, mais je ne peux qu’imaginer l’Everest que doit représenter la traduction d’un tel texte ! Je me permets donc cette petite introduction en forme d’avertissement : si vous lisez dix minutes tous les soirs, crevé après une journée de boulot, lisez plutôt un petit polar. Mais ne renoncez pas, attendez un moment plus propice ! « Mais leurs yeux dardaient sur Dieu » est un texte exigeant mais fabuleux (mais exigeant) ! En lisant à droite et à gauche des critiques et des avis sur le livre, j’ai trouvé amusant que tout le monde (moi y-compris) fasse la même expérience de lecture. Voici ce qu’en dit Peter Bagge dans l’introduction de « Fire !! » : « J’ai beau essayé de me souvenir, je ne parviens pas à me rappeler ce qui m’a poussé à lire « Mais leurs yeux dardaient sur Dieu » (…) Comme beaucoup de lecteurs, j’ai d’abord buté sur le dialecte régional ardu et désuet dans lequel le livre est écrit. » Et il poursuit : « Puis j’ai fini par m’y faire ; j’ai alors été surpris de voir à quel point cette langue était fluide, rythmée et lyrique. »

J’y reviendrai. Mais d’abord, l’histoire.

Les ragots vont bon train dans la petite communauté noire d’Eatonville en Floride : la belle Janie Starks est de retour après s’être enfuie avec un vagabond surnommé Tea-Cake… Que lui est-il arrivé ? Pourquoi est-elle revenue ? Assise sur les marches de sa véranda, alors que la nuit tombe, Janie raconte son histoire à son amie Phoeby. Enfant, elle est élevée par sa grand-mère, une ancienne esclave, qui travaille pour une famille blanche. A l’âge de seize ans, Janie, devenue une jeune femme trop aventureuse au goût de sa Nanny, est mariée à Logan Killicks, un vieux fermier qui la traite comme sa domestique. Elle s’enfuit alors avec le charismatique Joe Starks, avec qui elle s’installe à Eatonville. Mais Janie, brimée par ce mari ambitieux qui l’utilise comme un trophée, subit ces années de mariage décevantes. A la mort de Joe, elle rencontre enfin un homme qui la respecte et la traite comme son égale. Il se fait appeler Tea-Cake et, ensemble, ils vivent une histoire d’amour intense et passionnée qui se terminera par un drame…

« Mais leurs yeux dardaient sur Dieu » est le récit d’une émancipation durement acquise. A travers l’histoire des trois mariages de Janie Starks, Zora Neale Hurston livre le très beau portrait d’une jeune femme avide de découvrir le monde, de vivre et d’aimer. Si elle se heurte souvent à sa condition, que ce soit dans la société ou au sein de son couple, rien n’entame son désir d’indépendance ni sa quête de reconnaissance. Comme tous les grands livres, « Mais leurs yeux dardaient sur Dieu » dépasse sa simple intrigue pour atteindre une dimension d’universelle. Janie est présentée comme une femme simple, pas particulièrement exceptionnelle, mais qui ne se justifie pas lorsqu’elle revendique son humanité pleine et entière et qu’elle exige de la société le respect. C’est à mon avis le plus beau parti pris de ce livre. Zora Neale Hurston n’édulcore ni ses personnages ni le décor pour rendre l’itinéraire de Janie plus digeste. Les choix stylistiques nous obligent à nous laisser emmener et le « black english » employé dans les dialogues font entièrement partie de cette démarche. Comme je le disais plus haut, ce qui contribue à faire de « Mais leurs yeux dardaient sur Dieu » une œuvre unique, c’est bien le choix de Zora Neale Hurston de faire parler ses personnages dans ce langage vernaculaire des descendants d’esclaves du début du vingtième siècle :

« Fait quoi encore à s’enrevenir ici dans sa spèce de salopette ? (…) L’a laissé où son tout jeunet de bougue qu’elle est partie d’ici avec ? »

Ainsi cancanent les habitants d’Eatonville à l’arrivée de Janie Starks au début du roman. D’après ce que j’ai lu, ce choix a beaucoup divisé la critique au moment de la parution du livre en 1937. Certains y voyaient une caricature dégradante, là où d’autre saluaient le choix de l’authenticité. Une chose est sûre, c’est que cela fait du roman une lecture assez ardue. Mais finalement, ce qui provoque, au départ, un inconfort de lecture, finit par s’estomper. Très vite, on ne peut plus imaginer le roman autrement car c’est bien ce parler, retranscrit tel quel, sans correction rassurante pour le lecteur, qui en fait sa sincérité, sa musicalité, sa poésie mais aussi son humour. « Mais leurs yeux dardaient sur Dieu » est un très beau roman, une voix qui ne ressemble à aucune autre et qui trotte longtemps dans la tête après l’avoir refermé.

Zora Neale Hurston, Mais leurs yeux dardaient sur Dieu, traduit par Sika Fakambi, éditions Zulma, 2018

PS: Merci Buddy!

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