Vous vous en foutez, mais… #1 – Transat et salade de tomates

Vous vous en foutez, mais je meurs de chaud.

Alors qu’en ce mois de mai une soudaine canicule – provoquée par un dôme de chaleur qui ne me dit rien qui vaille – écrase mon esprit moite et mon pauvre corps transpirant, mon seul réconfort me vient des étals de primeurs colorés et de mes livres de cuisine. Je les feuillette avec délectation, en me régalant de la promesse d’une salade de tomates juteuses, de la fraîcheur d’un bouquet de persil, de l’odeur terreuse du cumin, du grésillement de l’ail dans l’huile d’olive, du croquant d’un radis, de la gourmandise d’un oignon frit, ou de la beauté d’une aubergine.

Quand la fiction donne faim

Les scènes culinaires abondent dans la fiction et en la matière, chacun a ses propres références, ses madeleines préférées, ses lasagnes réconfortantes, ses soupes de tortue, ses cervelles de singe, ses After Eight de trop.

Dans Les Affranchis de Martin Scorcese, une scène m’a toujours fait saliver : celle où les mafiosos cuisinent en prison. A l’étroit dans leur cellule enfumée et crépitante, ils se lancent dans la confection d’un repas italien dans les règles de l’art, avec les moyens du bord mais toujours avec raffinement. C’est dans cette scène que le personnage de Paulie, incarné par Paul Sorvino, coupe l’ail avec une lame de rasoir en tranches si fines qu’elle fondent dans la sauce tomate.

Lorsque la cuisine devient un personnage à part entière, quand les recettes sont des aventures et les repas partagés des serments d’amitié, c’est bien-sûr aux romans d’Alexandre Dumas que l’on pense. La nourriture et le vin y sont souvent synonymes d’abondance et de plaisir. Dans une scène très drôle des Trois Mousquetaires, Athos, après s’être disputé avec un aubergiste, décide de s’enfermer dans sa cave. Là, il découvre le vin, le jambon et les autres provisions qui y sont conservés. Il siffle alors toutes les bonnes bouteilles et se livre à un mémorable festin tout en philosophant sur sa vie. Malgré l’insistance de D’Artagnan, Athos refuse de sortir de son antre avec une obstination dont seuls les gens passablement éméchés savent faire preuve.

C’est toujours autour d’un repas simple et réconfortant, en l’occurrence une omelette au lard, que se noue l’inoubliable et indéfectible amitié entre Annibal de Coconas et le comte de La Mole dans La reine Margot du même Alexandre Dumas. Les deux jeunes hommes, d’abord ennemis, se retrouvent à l’Auberge de La Belle Etoile pour partager ce plat rustique dans une scène fondatrice où chacun révèle sa personnalité. On découvre un Coconas impétueux et excessif, et un La Mole digne et mélancolique. Malgré leur différence, c’est toujours ensemble qu’ils affronteront les intrigues, les alliances et les trahisons auxquelles sont mêlés la reine Marguerite, le roi Louis IX, le duc de Guise et l’inénarrable reine mère Catherine de Médicis, alors que se prépare le massacre de la Saint Barthélémy.

Je profite de l’évocation de l’omelette au lard de La Reine Margot, pour signaler que dans Le Grand Dictionnaire de Cuisine publié par Alexandre Dumas en 1873, on trouve dix-sept recettes d’omelettes et pas moins de cinquante-six recettes d’œufs (dont la recette des Œufs au sang qui commence ainsi : « Mettez tout chaud le sang de dix pigeons dans une casserole avec le jus de citron. »). Bon appétit.

Parmi les livres dans lesquels la nourriture occupe un rôle essentiel, je me suis souvenue des polars de l’auteur chinois Qui Xialong, que j’ai dévorés avec plaisir il y a de ça des années. J’ai oublié depuis longtemps le détail de ces romans policiers aux intrigues assez classiques, mais je me souviens très bien de la place très importante accordée à la ville de Shangaï où enquête le personnage de l’inspecteur Chen et surtout de la nourriture, des marchands ambulants, et de l’évocation des délicieuses odeurs de cuisine dans les ruelles de la ville. Les brioches frites farcies au porc, les raviolis aux crevettes, le congee, le canard salé et autre tofu fermenté nourrissent l’atmosphère de ces romans autant que notre imagination.

La nourriture installe une dimension culturelle, elle humanise les personnages et souvent symbolise les relations qui les unissent. Et parfois, la scène culinaire, en se passant de mots, se métamorphose en poésie. C’est le cas dans la merveilleuse série de Pamela Adlon intitulée Better Things. Brillante, drôle, émouvante et intimiste, elle décrit tout au long de ses cinq saisons la relation entre une mère, Sam, actrice divorcée, et ses trois filles (dont la fille aînée, Max, est incarnée par Mikey Madison que l’on a vu dans Anora, Palme d’Or en 2024). Cette série est un bijou toujours juste dans l’écriture, les dialogues et le jeu des acteurs. Elle évoque la maternité, la féminité à tous les âges, le temps qui passe, les époques qui changent. La cuisine joue un rôle central dans Better Things. Théâtre des discussions importantes, des engueulades, des fous-rires, c’est aussi l’endroit où le personnage de Sam cuisine pour ses filles et pour ses amis (en prévoyant un supplément de risotto pour les copains qui arriveraient à l’improviste). On trouve dans Better Things de longues scènes sans dialogue où l’on regarde Sam cuisiner. Le tout est filmé de manière très simple et très sensorielle sans faire l’impasse sur les bruits de cuisson, sur la vapeur qui s’échappe des casseroles, sur le vrombissement du mixeur ou sur le couteau qui émince les légumes sur une planche de bois. Et la beauté surgit d’une scène aussi quotidienne que la confection d’un repas.

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