Vous vous en foutez, mais il m’arrive de traverser le Berry en voiture et pour cela d’emprunter l’autoroute A20 le long de laquelle se trouve un panneau touristique représentant George Sand. Invariablement, lorsque nous dépassons ce panneau, mon mari et moi nous écrions d’une seule voix pleine de dégoût : « GEORGE SAND, CETTE PUTE ! » Pourquoi? C’est tout simplement pour rendre hommage à l’historien Henri Guillemin.



Dans l’émission « Les dossiers de l’histoire », diffusées dans les années 1970 sur la Télévision Suisse Romande, Henri Guillemin délivrait de formidables « leçons pamphlétaires » que l’on peut trouver aujourd’hui sur internet. Attention, je préfère vous prévenir : le format est sobre. Et par « sobre » j’entends que Riri n’est pas là pour donner dans la fioriture. Filmé en plan fixe sur fond blanc ou filmé en plan fixe derrière son imposant bureau (visez un peu la lampe en forme d’ananas sur la photo ci-dessus), filmé en plan fixe des heures durant, Guillemin déroule. Mais quel besoin de superflu quand on raconte avec autant d’érudition et de passion !
Narrateur engagé, enthousiaste et vibrant, Guillemin raconte la Révolution française, Napoléon, Jeanne d’Arc, Pétain, Tolstoï… L’une des plus célèbres de ses émissions, consacrée à la Commune de Paris existe en DVD. Et de cette captivante évocation de la Commune de 1871, on peut tirer deux conclusions (entre autres). D’abord, George Sand, qui s’était retirée dans sa résidence berrichonne pendant l’insurrection, n’aimait pas beaucoup les communards, « des ânes grossièrement bêtes et des coquins de bas étage ». Ensuite, Henri Guillemin n’aimait pas beaucoup George Sand. Il faut le voir chiffonnant entre ses doigts tremblants de rage les fiches bristol sur lesquelles il a recopié des citations de George Sand (cette pute) qu’il nous lit d’une voix étranglée par des tremolos douloureux débordants de mépris !
Les dossiers de l’histoire, « La commune de Paris », Henri Guillemin, (TSR 1971), DVD, Les mutins de Pangée



Lorsque je m’apprête à lire un livre d’un auteur du dix-neuvième siècle, j’ai l’habitude, par curiosité et pour savoir à qui j’ai affaire, d’aller chercher ce qu’il faisait pendant la Commune de Paris. Pour une fois, il se trouve que j’ai dérogé à mon habitude avant de commencer la lecture de « Jack » d’Alphonse Daudet. Je ne m’étendrai pas sur le roman puisque je ne l’ai pas encore terminé, mais les premières pages ont suffi à me mettre la puce à l’oreille. J’avais prévu d’illustrer mon propos avec une ou deux citations, mais j’ai changé d’avis. Disons simplement que le petit Jack dont il est question est abandonné par sa mère dans une école tenue par un « mulâtre » et fréquenté par des enfants surnommés « les petits pays chauds », et que les termes de « moricaud », « négrillon » et « simiesque » sont souvent employés. Et même en gardant en tête qu’en 1876 lorsque le roman a été écrit, la France était un pays colonialiste et que les théories raciales étaient répandues, je n’ai pu m’empêcher de ressentir un certain malaise, pour ne pas dire une révulsion certaine. Je suis donc allée lire la biographie d’Alphonse Daudet. Autant annoncer la couleur tout de suite : Alphonse Daudet n’était pas un communard. Petit bourgeois syphilitique, antisémite et anti-dreyfusard, Daudet a favorisé la parution du journal d’extrême droite « La France juive ». Pour achever de vous déprimer, sachez que durant de longues années, Radio Courtoisie a décerné chaque année un prix Alphonse Daudet à « la personnalité qui a le mieux représenté la langue française ». Nous voilà fixés.
Alphonse Daudet, Jack, Archipoche, 2023



Maintenant, que faire de cette information ? Cela m’a fait penser à un petit texte de l’historienne Laure Murat intitulé « Toutes les époques sont dégueulasses » dans lequel elle s’interroge sur ce qu’elle appelle « la pasteurisation des livres », c’est-à-dire la correction de certains classiques dans le but officiel de ne heurter aucune sensibilité contemporaine en gommant les allusions racistes, sexistes, ou encore grossophobes. De manière claire et concise, elle montre, à travers quelques exemples célèbres, l’hypocrisie, l’inutilité et les dérives possibles d’une telle entreprise. Modifier quelques mots ou tournures de phrases n’effaceront pas l’antisémitisme profond de Roald Dahl (voir la description des sorcières au nez crochu, portant des perruques et s’exprimant avec un accent yiddish dans le roman pour enfants « Sacrées Sorcières »), ou le racisme d’Agatha Christie. En d’autres termes, dans « Jack » d’Alphonse Daudet, quelque sensivity reader pourrait décider de remplacer « négrillon » par « racisé », ça ne changerait rien au fond de l’affaire et comme le souligne à juste titre Laure Murat, cet effacement arbitraire reviendrait à priver les personnes opprimées de l’histoire de leur oppression. Si le sujet vous intéresse, je vous conseille vivement la lecture de ce court essai.
Laure Murat, Toutes les époques sont dégueulasses, Les arts de lire, Verdier, 2025



Dans « Toutes les époques sont dégueulasses », Laure Murat commence par distinguer la « récriture », c’est-à-dire la correction dont nous venons de parler, de la « réécriture », c’est-à-dire l’adaptation, une pratique qui a toujours existé. Je termine donc par une très belle « réécriture ». Il s’agit d’un roman de l’américain Percival Everett qui dans « James » s’approprie l’histoire de « Huckleberry Finn », en la racontant du point de vue de l’esclave Jim. Dans l’état du Missouri d’avant la guerre de Sécession, l’esclave de Mrs Watson, Jim, découvre qu’il va être vendu et décide de s’évader. Dans sa fuite, il rencontre le jeune Huck Finn qui fuit lui aussi, cherchant à échapper à un père violent. Comme dans le roman de Mark Twain, les deux fugitifs descendent le Mississippi sur un radeau. Mais en faisant de Jim le narrateur de l’histoire, Percival Everett met en lumière la brutalité du racisme et interroge la représentation des Noirs dans la fiction. Ici, James n’est pas un personnage comique ou ridicule, c’est un homme sensible, intelligent et cultivé qui maîtrise parfaitement le langage et modifie sa façon de parler selon qu’il s’adresse à un noir ou à un blanc (comme le font d’ailleurs tous les personnages noirs du roman). Tout en étant engagé, « James » est aussi un vrai roman d’aventures, ponctué de scènes à l’humour mordant – notamment les chapitres où James intègre une troupe de Blackfaces. Malgré une fin peut-être un peu décevante, « James » est un roman plein d’audace et très réussi.
Percival Everett, James, éditions de L’Olivier, 2025


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