EDGAR HILSENRATH « Le conte de la dernière pensée »

Il n’est pas toujours aisé de décrire ce qui se dégage d’un livre, ce qui fait la particularité d’un style, ce qui nous touche chez un auteur. Il y a une vingtaine d’années, je découvrais l’écrivain allemand Edgar Hilsenrath avec son roman « Fuck America » à propos duquel je proposai cette description laconique à ma mère qui ne m’avait rien demandé : « C’est un roman sur la Shoah. C’est vraiment bien, c’est très drôle. »

Issu d’une famille juive allemande, Hilsenrath a vécu la déportation et le ghetto. Le génocide des juifs pendant la seconde guerre mondiale est au centre de ses romans, largement autobiographiques. Et en effet, porté sans doute par une volonté de répondre à l’absurde par l’absurde, Hilsenrath nous fait rire. Conscient de ce dont on rit, on se demande si l’on peut rire, si l’on doit rire, mais on rit. Cette liberté de ton a valu à Hilsenrath d’être longtemps censuré en Allemagne.

Avec « Le conte de la dernière pensée », paru en 1989, Hilsenrath raconte pour la postérité l’histoire du génocide arménien durant la première guerre mondiale. Hilsenrath est motivé par l’importance de témoigner : « On a oublié les arméniens » dit-il. A leur mémoire, il offre une histoire à sa façon, distanciée et burlesque, qui prend la forme d’un conte car la cruauté de ce génocide est telle qu’elle ne peut être racontée de manière réaliste.

Le vieux Thomva Khatisian est en train de rendre l’âme. Sa dernière pensée, qu’on appellera Meddah (le conteur) l’emmène en Turquie en 1915, à la rencontre de son père Wartan Khatisian, arménien emprisonné par les Turcs (invraisemblablement accusé d’être un espion et d’avoir assassiné l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo !), de sa famille de paysans, et au-delà de sa propre histoire, de tout le peuple arménien à l’aube du génocide perpétré par les Turcs. On retrouve dans cette épopée fastueuse tout le plaisir de l’auteur à raconter des anecdotes, à faire vivre ses personnages à travers des dialogues enlevés et drôles. Tout au long du roman se côtoient le comique, le tragique, l’obscénité, le trivial, la poésie, le quotidien, l’universel, la petite histoire dans la grande histoire, la précision historique et la fantaisie.

Peu de romans m’ont marquée comme celui-là. « Le conte de la dernière pensée » est un chef d’œuvre cru et généreux à découvrir, à redécouvrir, à lire, à relire et à chérir.

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