Étiquette : Mr Bates contre le Post Office

  • Vous vous en foutez, mais… #5 – Hey Ho, Let’s go, Les employés de bureau!

    Vous vous en foutez, mais… #5 – Hey Ho, Let’s go, Les employés de bureau!

    Vous vous en foutez, mais j’exerce un métier tumultueux. Mon environnement de travail ressemble beaucoup à celui d’un bar à l’heure de la fermeture (je suis enseignante en maternelle). Chaque soir, je rêve de partir faire une retraite silencieuse. Un jour, j’ai eu une révélation en me rendant au service de l’état civil de la mairie de ma commune. Invitée à patienter quelques minutes sur une chaise agréablement rembourrée, j’ai été saisie par le calme, la lumière tamisée, la température idéale, l’atmosphère douce et feutrée. Lovées dans leur agréable cocon, les deux agentes de l’état civil tapotaient tranquillement sur leur ordinateur, roses, fraîches et détendues. Aucune d’elle n’avait les cheveux ébouriffés, de valises sous les yeux, de trace de morve sur leurs vêtements. Aucune d’elle n’avait l’air hagard et épuisé d’une rescapée de tsunami. Ce jour-là, j’ai rêvé de devenir employée de mairie. Les fonctionnaires disposant d’une image assez peu rock ’n roll dans notre imaginaire collectif, je conçois que mon rêve puisse sembler moyennement glamour. Alors voici quatre histoires qui mettent en scène des fonctionnaires et des petits employés, pas si ordinaires que ça.

    « Bartleby le scribe – Une histoire de Wall Street » de Herman Melville

    En 1853, Herman Melville, bien loin de l’univers de « Moby Dick » qui le rendra célèbre, publie une nouvelle d’une cinquantaine de pages intitulée « Bartleby le scribe – Une histoire de Wall Street ». D’apparence simple, écrite dans un style agréable, concis et léger, l’histoire de Bartleby n’a cessé depuis sa parution de susciter des interrogations, des études, des débats, des interprétations philosophico-psychologiques chez nombre d’intellectuels et de traducteurs et, je l’avoue, chez d’humbles lecteurs comme moi-même. Car enfin, qui est donc ce Bartleby ?  Est-il un anarchiste, un héros de la résistance anti-capitaliste, un fou, une allégorie politique ou un dépressif ? Bartleby est une énigme et c’est précisément ce qui fait le génie de cette nouvelle.

    Un notaire de Wall Street qui dirige une étude comptant trois employés, place un jour une petite annonce pour recruter un copiste. Un homme se présente à l’étude. Il s’appelle Bartleby. Bien qu’un peu étrange, il accomplit son travail avec beaucoup de sérieux et de zèle. Un jour, comme il en a l’habitude avec ses autres employés, le notaire demande à Bartleby de relire l’une de ses copies. Bartleby lui répond alors calmement : « J’aimerais autant pas. » (« I would prefer not to.”). Et cette réponse inattendue, presque désinvolte, mais inflexible sera désormais la seule réponse de Bartleby à tout ce qu’on lui demandera de faire. Bartleby ne relis pas les copies. Bartleby ne copie plus les actes. Bartleby refuse de travailler, il refuse de quitter les lieux. Bartleby ne demande rien, ne revendique rien. Bartleby ne dit rien sauf « qu’il n’aimerait autant pas » faire ce qu’on lui ordonne. Son refus de l’autorité est calme, poli et implacable. Il provoque l’incompréhension, l’inquiétude et l’impuissance de son patron. Quant à nous, lecteurs désarçonnés, la détermination tranquille de Bartleby nous réjouit et nous obsède car la prouesse de Melville est de ne jamais expliquer les causes de la passive révolte de son personnage.

    Si vous ne l’avez jamais lu et que vous avez une petite heure devant vous, n’hésitez pas, c’est un chef d’oeuvre ! Une nouvelle traduction ainsi qu’une intéressante présentation de la nouvelle par Noëlle de Chambrun et Tancrède Ramonet est sortie en 2020 chez Libertalia. Je vous la recommande !

    Herman Melville, Bartleby le scribe – Une histoire de Wall Street, traduit par Noëlle de Chambrun et Tancrède Ramonet, Libertalia, 2020

    Il existe une multitude d’adaptations de Bartleby, voici le lien vers l’une d’elle. Il s’agit d’un excellent court-métrage en stop motion réalisé par Laura Naylor et Kristen Kee, version modernisée de l’histoire de Bartleby. Il dure 10 minutes. Ne vous en privez pas, c’est vraiment un régal!

    « Mr Bates contre le Post Office »

    Dans les années 2000 en Grande-Bretagne, l’administration déploie dans les bureaux de poste un nouveau logiciel de gestion de la comptabilité qui semble révéler de nombreux dysfonctionnements : les chiffres indiquent qu’un grand nombre de gérants de bureaux ont détourné de l’argent. Ils sont renvoyés, accusés de fraude et souvent condamnés, y-compris à des peines de prison, et sont sommés de rembourser des sommes considérables. Il s’agit en fait d’une erreur judiciaire qui fera scandale puisqu’il a été prouvé, après un long combat des postiers incriminés, que le logiciel acheté pour une somme astronomique par l’administration postale britannique était défectueux.

    En quatre épisodes, la série Mr Bates contre le Post Office, retrace l’histoire de ce scandale, des conséquences très concrètes et quotidiennes pour les postiers et leur familles accusées à tort, endettés sans raison du jour au lendemain et leur très long combat pour obtenir réparation et indemnisation. Il s’agit également d’un bel hommage à l’opiniâtreté d’Alan Bates, un postier gallois accusé par l’administration de détournement de fonds qui enquête, va à la rencontre de ses collègues, fonde une association et mène un combat judiciaire de près de vingt ans. La série, très bien écrite, sobrement réalisée est portée par des acteurs formidables qui incarnent des personnages attachants, à commencer par Toby Jones qui interprète le tenace Alan Bates.

    Mr Bates contre le Post Office , série britannique en 4 épisodes, créée par Gwyneth Hughes, 2024

    « Celeste »

    Sara Santano, inspectrice des impôts espagnole sur le point de prendre sa retraite, est chargée par son administration de prouver que Celeste, une immense popstar latino-américaine soupçonnée de fraude fiscale, a résidé plus de la moitié de l’année en Espagne et qu’elle doit donc y payer ses impôts.

    Derrière ce pitch, avouons-le, pas très funky de prime abord, se cache une enquête passionnante, un personnage féminin particulièrement bien écrit et interprété, et un réjouissant plaidoyer pour davantage de justice fiscale.

    De Celeste, omniprésente mais inatteignable, la série ne donnera à connaître que l’image, celle d’une cascade de cheveux bruns, d’un déhanché sinueux, d’un sourire lumineux, celle d’une bimbo au grand cœur. Sara Santano s’emploie à reconstituer l’emploi du temps de la star à travers ses dates de concerts, ses passages à la télévision, des photos de paparazzis ou ses rendez-vous chez le coiffeur. Et si au départ on ne voit en Sara qu’une méticuleuse et rigide fonctionnaire en tailleur marron, on réalise vite que le sens politique qu’elle donne à son métier lui confère une droiture et une assurance jubilatoire, comme lorsqu’elle brandit sa carte professionnelle devant ses interlocuteurs prêts à lui donner tous les renseignements qu’elle réclame du moment qu’elle ne mette pas le nez dans leurs comptes.

    Mais la réussite de la série repose surtout sur la profondeur du personnage de Sara, femme ordinaire, que cette enquête confronte surtout à elle-même, à sa solitude, à une retraite triste auprès de son chien incontinent, à ses choix, ses relations aux autres et à ses valeurs.

    Pour ceux qui comme moi en auraient assez de la fiction qui valorise la richesse et l’ambition personnelle de sombres crétins individualistes (oui, je parle de 99% de la production américaine et non, même sous la torture je n’avouerai pas que j’exagère), cette mini-série espagnole est faite pour vous !

    Celeste, série espagnole en 6 épisodes créée par Diego San Jose Castellano

    « Le manteau » de Nicolaï Gogol

    Nicolaï Gogol, total hipster.

    Je termine avec la savoureuse vengeance d’outre-tombe d’un triste fonctionnaire dépeint dans toute sa petitesse par Nicolaï Gogol dans une de ses nouvelles les plus célèbres, « Le manteau ».

    Akaki Akakiévitch Savatkine, homme banal, « fonctionnaire à la copie » dans une administration quelconque, cible insignifiante des moqueries de ses collègues de travail qui aiment rire de sa capote en loques, n’a qu’une idée en tête lorsqu’arrive le rigoureux hiver à Saint Pétersbourg : s’acheter un nouveau manteau. Après en avoir durement négocié le prix avec un tailleur de sa connaissance, Akaki Akakiévitch économise sou par sou la somme nécessaire à l’achat de ce manteau qui devient son obsession. Il rêve du tissu, de la doublure, de la matière du col, de la coupe et lorsque qu’enfin il parvient à rassembler la somme nécessaire et que le tailleur lui fabrique son précieux manteau, Akaki Akakiévitch se sent un homme nouveau. Plus encore, grâce à son manteau, Akaki Akakiévitch se sent un homme, tout simplement. Mais malheureusement, un soir alors qu’il rentre chez lui, il est attaqué dans la rue et son manteau lui est dérobé. Désespéré mais bien décidé à obtenir réparation, il se rend dans le bureau de son supérieur hiérarchique pour lui demander de jouer de son influence auprès du commissaire pour que le vol de son manteau soit pris avec le sérieux qu’il mérite. Hélas, le chef, au lieu de lui venir en aide, choisit de l’humilier…

    L’univers bureaucratique qui sert de contexte à cette histoire rend encore plus terrible l’insignifiance des gens modestes dans un environnement hiérarchique et déshumanisé. Gogol le dénonce avec énormément d’humour et d’ironie dans cette nouvelle où le réalisme rencontre merveilleusement l’absurde et le fantastique.

    Nicolaï Gogol, Les nouvelles de Pétersbourg, traduit par André Markowicz, Babel, 2007