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  • Vous vous en foutez, mais… #4 – Je suis un roc, je suis une île (déserte)

    Vous vous en foutez, mais… #4 – Je suis un roc, je suis une île (déserte)

    Vous vous en foutez, mais je n’ai rien d’une aventurière. Je n’aime ni le camping ni le canoë kayak, je déteste me baigner dans la mer et avoir du sable entre les orteils. J’apprécie une petite balade en forêt ou au bord d’une rivière à condition qu’au bout de mon périple m’attende une agréable terrasse ombragée. Pourtant j’éprouve une grande fascination pour les récits de retour à la nature, de naufragés sur une île déserte, de prouesses pour assurer sa survie, de solitude ou d’organisation sociale à reconstruire. Nourrie par l’abondante fiction sur le sujet, mon imagination m’amène parfois à me demander à quoi ressemblerait ma vie si je survivais à un naufrage. Allez, si ma vie en dépendait je veux croire que je serais capable de tailler une branche pour harponner des poissons ! En revanche, je m’interroge. Vaut-il mieux être seule comme Tom Hanks dans « Seul au monde », et devenir amie avec un ballon ? Ou être accompagnée comme dans « Lost » ou « L’île mystérieuse » ? Voici trois histoires, qui sans répondre tout à fait à ces questions, montrent que si l’on est accompagné, il vaut mieux que ce ne soit pas par n’importe qui.

    « Sa majesté des mouches »

    L’écrivain britannique William Golding publie en 1954, « Sa Majesté des mouches », un roman sombre qui livre une vision très pessimiste de la nature humaine. Un groupe d’enfants de la bonne société anglaise se retrouve seul sur une île déserte après le crash de leur avion auquel aucun adulte n’a survécu. Au départ, les enfants tentent d’appliquer les codes et les règles de la société qu’ils connaissent. Ils élisent un chef, les plus grands s’occupent des plus petits, ils se réunissent et discutent pour prendre les décisions nécessaires à leur survie : construire des abris, faire du feu, boire et manger. Mais peu à peu, de manière insidieuse, au fil de la rivalité entre deux enfants, le groupe se divise et on assiste avec un grand sentiment de malaise à un basculement dans la violence et la cruauté.

    Le scénariste Jack Thorne (créateur de la série « Adolescence ») propose ces jours-ci une adaptation très réussie de « Sa Majesté des mouches » sous la forme d’une mini-série en quatre épisodes. Grâce à d’excellents jeunes acteurs, il parvient à restituer fidèlement l’histoire et la subtilité des enjeux de pouvoirs qui se mettent en place entre les enfants. La mise en scène est stylisée sans être outrancière. La caméra prend le temps, tout au long des quatre épisodes de montrer l’incessant ressac, les plantes, les insectes qui grouillent, les curieux crustacés qui peuplent l’île tropicale, et les nuées de mouches qui bourdonnent autour des fruits pourris par la chaleur. Ce choix esthétique sert admirablement l’ambiance et l’inconfort provoqué par notre difficulté à associer la candeur enfantine aux actes qui sont perpétrés. Une vraie réussite.

    William Golding, Sa Majesté des mouches, Folio, Gallimard, 1956

    Jack Thorne, Sa Majesté des mouches, BBC, 2026

    « Sans filtre » (« Triangle of sadness »)

    Que se passe-t-il lorsqu’une poignée d’insupportables ultra-riches échoue sur une île déserte avec une femme de ménage philippine après le naufrage de leur yacht de luxe ? L’échantillon d’1%, totalement empoté comme on peut l’imaginer, reste mollement assis sur le sable tandis que la femme de ménage, pêche quelques poissons, fait un feu, et prépare le repas avant de décréter que « là-bas », elle nettoyait les toilettes et qu’« ici », elle est capitaine. On s’attend alors à un renversement des rapports de domination ! Viva la Revolućion ! Mais c’est sans compter sur le nihilisme du film joyeusement outrancier du suédois Ruben Östlund intitulé « Sans filtre ».

    Dans ce looooong métrage (plus de 2h30, était-ce bien nécessaire ?), se côtoient la critique de la hiérarchie sociale et la satire politique dans un habillage d’humour absurde et de riante grossièreté. Le film est découpé en trois chapitres. Dans le premier, nous faisons la connaissance de Carl et Yaya deux mannequins/influenceurs. Dans le second, le couple participe à une croisière luxueuse et rencontre à bord du yacht nombre de vendeurs d’armes ou d’engrais accompagnés de leur femme-trophée. Dans le dernier chapitre, le bateau a coulé et seule une poignée de survivants échoue sur une île. Plusieurs scènes sont particulièrement mémorables comme celle du « dîner du capitaine » au cours de laquelle les précieux invités, en proie au mal de mer et à une intoxication alimentaire, font passer les jets de vomi du « Sens de la vie » des Monthy Python pour une leçon de savoir-vivre de Nadine de Rothchild. Un peu plus loin a lieu un concours de citations entre un marchand d’armes ivre, russe et capitaliste et le capitaine du bateau ivre, américain et marxiste. Enfin, après le naufrage du bateau attaqué par des pirates, lorsque la femme de ménage reproche à ses comparses manucurés de ne pas participer à l’effort collectif, le marchand d’armes russe argumente en osant un irrésistible « de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins. »

    On peut reprocher au film des longueurs, des personnages caricaturaux, une volonté de provoquer à peu de frais. Habituellement, je n’apprécie pas un auteur ou un scénariste qui méprise ses personnages comme le fait Ruben Östlund en appuyant sur la veulerie et la médiocrité des protagonistes, mais ce film m’a fait l’effet d’un OVNI. Je ne sais pas si je l’ai aimé, mais je ne regrette pas de l’avoir vu !

    Ruben Östlung, Triangle of sadness, 2022

    « Les naufragés des auckland »

    Voici une histoire que j’aime tout particulièrement et qui est d’autant plus remarquable qu’elle est véridique. « Les naufragés des Auckland » est le témoignage de François-Edouard Raynal, un navigateur et chercheur, chargé en 1863 par une compagnie australienne de vérifier l’existence d’une mine d’étain sur l’île Campbell, située au sud de la Nouvelle Zélande. Un capitaine américain, un matelot anglais, un autre norvégien et un cuisinier portugais composent l’équipage du Grafton, la petite goélette sur laquelle embarque le français François-Edouard Raynal. Les cinq hommes n’ont pas trouvé d’étain sur l’île Campbell, mais sur leur trajet de retour, le Grafton essuie une tempête et fait naufrage au large de l’une des îles Auckland sur laquelle ils se réfugient. Ils y resteront vingt mois.

    Si je devais un jour échouer sur une île déserte, je voudrais que ce soit avec François-Edouard Raynal ! A défaut, j’ai décidé de ne plus jamais partir en voyage sans emporter avec moi « Les naufragés des Auckland ». L’équipage du Grafton doit sa vie à l’ingéniosité, l’intelligence et la sensibilité de cet homme qui a compris que leur survie dépendrait autant de leur moral et de leur solidarité que de leur aptitude à chasser. Second du capitaine et ange-gardien, Raynal propose sans cesse de nouveaux projets à ses compagnons : construire une véritable maisonnette en bois, améliorer la chasse au lion de mer, fabriquer du savon, tanner des peaux de phoque pour faire des vêtements et des chaussures, construire des outils et même une forge lorsqu’ils décident au bout de plus d’un an de construire un bateau, comprenant que personne ne viendra à leur secours. Mais surtout, Raynal propose de rédiger une sorte de constitution pour organiser leur société en miniature. Ils désignent un chef de famille (révocable en cas d’abus de pouvoir), et exécutent toutes les tâches quotidiennes comme la chasse, la cuisine ou la vaisselle à tour de rôle. Sous l’impulsion de Raynal, ils établissent une « école du soir », car Alick, le norvégien, ne sait ni lire ni écrire. En contrepartie, il enseignera sa langue aux quatre autres. Après la construction de la forge, il faudra sept mois aux cinq hommes pour construire la petite embarcation qui leur permettra de rentrer chez eux. De l’effroi provoqué par le naufrage jusqu’au soulagement et l’émotion du retour, le merveilleux témoignage de Raynal décrit avec simplicité les grands moments de peur et de découragement comme les moments de joie et d’espoir.

    François-Edouard Raynal, Les naufragés des Auckland, La Table ronde, 2011, Préface de Simon Leys

    Avant de lire le témoignage de François-Edouard Raynal, j’ai découvert son incroyable histoire en écoutant le podcast de l’animateur Daniel Fiévet intitulé « Naufragés – une histoire vraie ». La première saison compte huit épisodes. On peut y découvrir entre autres la terrible histoire du radeau de la Méduse, celle de l’expédition en Antarctique de l’explorateur Ernest Shackleton, ou l’histoire d’Alexander Selkirk, « le vrai Robinson Crusoé ».