Vous vous en foutez, mais j’habite dans un quartier où une usine de fabrication de batteries a pollué les sols pendant près d’un siècle. La terre de nos petits jardins est pleine de plomb et l’ARS nous recommande de ne pas consommer les fruits et les légumes qui pousseraient dans notre potager. Notre quartier est devenu une « Servitude d’Utilité Publique », sorte de reconnaissance par l’état de la pollution dont le périmètre a été défini par la préfecture… en accord avec l’usine! Cette reconnaissance de la pollution est censée ouvrir droit à des indemnités. Demandes d’indemnités auxquelles l’usine a répondu par un « hors de question » ferme et définitif. Affaire à suivre…




Alors que l’Assemblée nationale vient d’adopter sa « loi d’urgence agricole » qui promet plus d’engrais, plus de productivité et moins de respect de l’environnement, voici une petite sélection de lectures et de films autour de la ruralité. Bonne lecture!
« Rural! » d’Etienne Davodeau



Sorti en 2001 chez Delcourt, ce documentaire en bande dessinée d’Etienne Davodeau se dévore comme un roman graphique. Davodeau part à la rencontre des habitants d’un petit bout de campagne dans le Maine et Loire. Dans un hameau, un jeune couple a passé dix ans à retaper une vieille maison en pierre. Un peu plus loin, trois agriculteurs, éleveurs de vaches laitières, ont décidé de se réunir en G.A.E.C (Groupement Agricole d’Exploitation en Commun) et de passer en bio. Mais la construction d’une autoroute vient mettre à mal tous leurs projets. Etienne Davodeau a enquêté pendant un an pour nous livrer ce reportage à la fois instructif sur le quotidien des paysans et engagé sur la question d’un modèle agricole anti-productiviste. Soutenu par un beau trait en noir et blanc, cette enquête qui ne manque ni d’humour ni d’émotion, est aussi rigoureuse que passionnante !
Etienne Davodeau, Rural!, Chronique d’une collision politique, Delcourt,
« Petit Paysan » d’Hubert Charuel



Il est aussi question de vaches laitières dans le film « Petit Paysan », réalisé par Hubert Charuel, sorti en 2017. Le paysan en question, incarné par Swann Arlaud, s’appelle Pierre. Entouré de ses parents retraités et de sa sœur vétérinaire jouée par Sara Giraudeau, il vit au rythme de son élevage, dévoué à ses bêtes qu’il appelle par le prénom qu’il leur a donné et avec qui il entretient un vrai rapport d’attachement. Lorsqu’une épidémie bovine se déclare en France, il découvre qu’une de ses vaches est contaminée. Les règles sanitaires veulent que tout le troupeau soit abattu, mais Pierre qui ne peut s’y résoudre, s’enlise dans la colère et le mensonge. Un très beau film tendu et poignant sur le sentiment d’impuissance et la perte d’identité dans lequel on croise également Bouli Lanners et India Hair.
Hubert Chaluel, Petit Paysan, 2018, France, Domino Films
« Champs de bataille, L’histoire enfouie du remembrement » d’Ines Léraud et Pierre Van Hove




En 1953 dans un petit village du Morbihan, deux enfants découvrent un corps. Un homme s’est jeté dans un puits. En arrière-plan, une pelleteuse arrache des pommiers dans un verger. Après l’enterrement, les hommes du village discutent en buvant un coup au bistrot : « C’est à cause du remembrement, ça. ». Ainsi débute la captivante enquête de la journaliste Inès Léraud, mise en image par le dessinateur Pierre Van Hove dans une bande dessinée intitulée « Champs de Bataille, l’histoire enfouie du remembrement ».
Le remembrement, pour ceux qui comme moi seraient d’incurables et incultes citadins, est une politique qui a visé, au début des années 1950 à transformer les campagnes françaises pour les rendre plus modernes et plus productives. Les petites parcelles éparpillées sont regroupées en grands champs accessibles par des routes et adaptés à l’utilisation des tracteurs et autres machines agricoles. Les bulldozers viennent détruire les haies, les talus, les ruisseaux, et les chemins ruraux. Concrètement, il s’agit du passage à marche forcée d’une agriculture paysanne à une agriculture industrielle.
Le reportage d’Ines Léraud s’intéresse aux conséquences du remembrement pour les habitants de ces villages, des injustices qui en ont découlé mais aussi des luttes et des actions de résistance qui ont été menées contre ces politiques. En s’appuyant sur des interviews, des témoignages, des photographies, des coupures de presse, des courriers, des pétitions (documents que l’on trouve en annexe de la BD), Inès Léraud montre que le remembrement a eu des effets dévastateurs sur les écosystèmes et sur les paysages mais qu’il a aussi abîmé les liens sociaux et complètement modifié la vie dans les campagnes.
Ines Léraud et Pierre Van Hove ont également collaboré sur BD documentaire « Les algues vertes » adapté au cinéma par Pierre Jolivet.
Ines Léraud et Pierre Van Hove, Champs de bataille, L’histoire enfouie du remembrement, la revue dessinée, Delcourt, 2024
« Le temps des paysans » de Stan Neumann




Les paysans ont pendant très longtemps constitué la majorité de la population mais l’absence de sources les rends largement méconnus et presque invisibles dans les récits historiques. C’est le premier constat que fait le prolifique réalisateur Stan Neumann dans sa série documentaire « Le temps des paysans ». En s’appuyant sur les interventions d’historiens et d’agriculteurs, il parvient à restituer l’évolution de la paysannerie à travers les âges, de la fin de l’Empire Romain à nos jours. Découpé en quatre épisodes, la série aborde les conditions de vie des paysans, les formes d’organisation sociale, leur asservissement, leurs révoltes, les évolutions techniques. Documenté, richement illustré par des œuvres d’art, des extraits de films, des photographies, rythmé et ambitieux tout en étant accessible, « Le temps des paysans » est une grande fresque documentaire qui vient éclairer les questionnements sur l’écologie, l’agriculture ou l’alimentation. C’est passionnant.
Stan Neumann est aussi le réalisateur d’une magnifique série documentaire intitulée « Le temps des ouvriers ».
Stan Neumann, Le temps des paysans, France, Les films d’ici et Arte France, 2023
« Anna Karenine » de Leon Tolstoï




Et pour certains, le monde rural sert de support à de grandes réflexions philosophiques et le travail champêtre de révélation sur le sens de la vie. Si, si. C’est le cas de l’un des principaux personnages d’« Anna Karenine ». A l’opposé de la passion destructrice d’Anna pour son amant Alexy Vronski à travers laquelle Tolstoï dénonce l’hypocrisie de l’aristocratie, le roman accorde une place très importante au monde paysan à travers le personnage de Constantin Levin, grand propriétaire terrien féru d’agronomie. A travers les doutes et les questionnements de Levin, Tolstoï documente les conditions de vie des moujiks après l’abolition du servage. Levin veut désespérément bien faire. Malgré ses maladresses, il cherche sincèrement à améliorer le quotidien des paysans qui travaillent sur ses terres, même si ceux-ci ne comprennent pas toujours très bien où il veut en venir. Dans quelques très beaux chapitres, Levin plante son frère Serge qui était venu lui rendre visite, boude la dinde rôtie et le château Lafite-Rothschild du déjeuner pour aller faucher un champ avec ses paysans. Sous leurs regards moqueurs, Levin se range à leurs côtés et fauche pendant toute une journée, inquiet de sa difficulté à suivre le rythme du groupe, mais exalté. Le travail concret, l’effort physique, le sentiment d’appartenance transforment Levin qui aspire plus que tout à une vie authentique.
Leon Tolstoï, Anna Karenine, 1877
