


PARIS: « L’hôtel du Nord »
Dans les années 1920, Emile et Louise Lecouvreur deviennent les propriétaires de l’Hôtel du Nord, un petit établissement meublé situé sur les quais du Canal Saint-Martin à Paris. Nouveaux dans le métier, ils se démènent entre les chambres, la cuisine et le bistrot où vivent et se croisent leurs pensionnaires dont on suit les petits bouts de vie, les drames et les petits riens jusqu’à la fermeture définitive de l’hôtel quelques années plus tard.
« L’hôtel du Nord » se lit avec curiosité et tendresse, comme on feuillèterait un vieil album photo. Pris sur le vif, dans l’intimité de leur quotidien, ces joueurs de cartes invétérés, ces ouvriers de passage, ces amants indélicats, ces couturières secrètement amoureuses, ces syndicalistes-socialistes têtus, ces filles-mères désabusées, ces vieillards qui n’ont nulle part où aller, forment un ensemble terriblement attachant et une représentation vibrante du quotidien de l’entre-deux guerres. Chaque page de « L’hôtel du Nord », chaque ligne de dialogue transpire l’estime et la sympathie qu’Eugène Dabit éprouve pour ses personnages et son sujet.
Dans les dernières pages du roman, Louise Lecouvreur, assise sur un banc, de l’autre côté de la rue, assiste à la destruction de son hôtel par les ouvriers d’une entreprise de démolition. A l’intérieur de l’immeuble éventré, elle reconnaît les chambres à ce qui reste du papier peint qu’elle avait choisi. « De toutes ses forces, elle chercha à se représenter son ancien domicile, les murs gris, les trois étages percés de fenêtres, et plus loin, dans le passé, le temps qu’elle n’avait pas connu, où l’hôtel n’était qu’une auberge de mariniers… ». C’est là, à la fin du récit, à travers l’importance qu’accorde Louise Lecouvreur au souvenir, que « L’hôtel du Nord » cesse de n’être qu’un roman pour devenir le témoignage d’un bout d’Histoire qui vaut la peine d’être raconté. Eugène Dabit entretient un rapport très personnel à l’Hôtel du Nord puisque ses parents en ont été les gérants dans les années 1920. Parfois logé sur place, et faisant occasionnellement office de portier, il est le spectateur attentif et sensible de ces vies simples qui ont une valeur universelle et auxquelles il offre une légitime postérité.
Eugène Dabit, L’hôtel du Nord, Denoël, 1929



MINORQUE: « L’île »
Loin de Paris, Eugène Dabit pose son regard sur une petite île méditerranéenne inondée de lumière, avec sa vieille ville, sa place du marché et surtout son petit port de pêche. Dabit possède le talent rare de savoir donner vie à ses personnages en quelques mots. Une phrase, un adjectif, quelques lignes de dialogue et les voilà qui sortent des pages, se déplacent et se parlent. On peut voir leur démarche et leur regard. On peut entendre le timbre de leur voix et leur intonation. Les personnages de « L’île » sont pour la plupart des pêcheurs. Nous partageons un bout de leur vie le temps de trois nouvelles qui se déroulent presque simultanément et à travers lesquelles Eugène Dabit aborde le rapport des hommes au travail, au progrès et à la nature. Le quotidien n’est pas toujours facile, les engueulades, les petites jalousies et les tensions existent, mais c’est surtout aux liens forts d’amitié, de solidarité et de loyauté qu’Eugène Dabit rend hommage.
La première nouvelle s’intitule « Les compagnons de l’Andromède ». Pour désosser un bateau qui s’est échoué dans le port, une équipe de dix ouvriers est constituée autour de Pépé Anton’, le vieux de la vieille et Portalis qui, venu du « continent », tente vainement d’imposer l’utilisation du chalumeau, d’expliquer ce qu’est une usine, et d’apprendre L’Internationale à des gars qui ne connaissent que la mer et ne parlent pas français.
« Un matin de pêche » raconte en une dizaine de pages l’intoxication au monoxyde de carbone d’un pêcheur sur un petit canot à moteur et l’émouvante inquiétude de ses deux camarades qui le ramènent au port.
La dernière nouvelle, « Les deux Marie » met en scène la transformation d’un cordonnier au chômage en pêcheur. Arguimbaut a perdu son emploi et n’a d’autre choix que d’accepter une place sur le bateau de pêche de son beau-frère. Peu à peu, l’écœurement des débuts, le mal de mer, l’odeur répugnante et tenace du poisson, la pluie, la fatigue, l’inconfort et l’impression de déclassement s’estompent. Alors, Arguimbaut découvre la camaraderie, l’air frais, la lumière, le vent, la mer et un intense sentiment de liberté et de fierté.
Eugène Dabit, L’île, Gallimard, 1934


LITTERATURE PROLETARIENNE
Peintre et écrivain, Eugène Dabit appartient au « Groupe des écrivains prolétariens de langue française », fondé par Henry Poulaille dans les années 1930. « L’hôtel du Nord » est son premier roman. Il est publié en 1929 et obtient en 1931 le « prix du roman populiste » qui récompense des œuvres ayant pour contexte les milieux populaires. Ce prix existe toujours et porte aujourd’hui son nom.
UN AUTRE ROMAN ECRIT PAR UN PEINTRE



Felix Valloton, « La vie meurtrière »
Felix Valloton, peintre impressionniste prolifique est également l’auteur de trois romans dont « La vie meurtrière », écrit en 1907, mais publié à titre posthume vingt ans plus tard. Dans un style précis et teinté d’ironie, Valloton y raconte la vie et la mort d’un jeune artiste un peu frivole nommé Jacques Verdier. Retrouvé suicidé dans son appartement, il laisse derrière lui une lettre et un manuscrit intitulé « Un amour » dans lequel il se livre à une confession : il est persuadé d’avoir, tout au long de sa vie, provoqué la mort (accidentelle) de tous ses proches. Un jour, il rencontre une femme mariée dont il tombe éperdument amoureux…
Felix Valloton, La vie meurtrière, Phébus, libretto, 2009